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Trouver un sens à sa vie… Vraiment ?

il y a 5 heures
18 min de lecture

« J’ai l’impression de ne pas avoir de but dans la vie. »

« Je ne sais plus vraiment pourquoi je fais tout ça. »

« J’aimerais trouver un sens à mon existence. »

« Je crois que je ne suis pas encore là où je devrais être. »

« Peut-être que c’était mon destin. »



Ces phrases, ou des formulations qui leur ressemblent, reviennent régulièrement dans les échanges thérapeutiques. Elles traduisent parfois une période de doute, une perte de repères, une insatisfaction ou simplement le sentiment que quelque chose manque, sans que l’on parvienne nécessairement à identifier quoi.

Derrière ces interrogations se cache une idée profondément ancrée dans nos sociétés : une vie devrait avoir un sens, une direction, une raison d’être. Nous devrions découvrir ce qui nous anime véritablement, identifier notre place dans le monde et, idéalement, construire notre existence autour d’un objectif suffisamment important pour lui donner de la valeur.

Mais d’où vient cette conviction ? Pourquoi faudrait-il absolument trouver un sens à sa vie ? Et surtout, de quoi parlons-nous exactement lorsque nous employons ce mot ?

Car avant de chercher quelque chose, encore faudrait-il savoir ce que nous cherchons.



Les valeurs : ces repères qui organisent notre existence

L’être humain est une espèce sociale. Comme les autres grands primates, nous avons évolué dans des environnements où les relations, la coopération, les conflits, les hiérarchies et les alliances jouaient un rôle important dans la survie et la reproduction. Notre capacité à vivre ensemble repose notamment sur l’apprentissage de règles, l’anticipation des comportements d’autrui et la construction de normes communes.

Au fil de l’histoire, différentes structures ont contribué à organiser ces normes et à transmettre des valeurs : les familles, les communautés, les religions, les institutions politiques, les systèmes éducatifs ou encore les conventions sociales que nous regroupons parfois sous le terme de politesse.


Ces valeurs remplissent plusieurs fonctions. Elles permettent de définir ce qui nous paraît souhaitable, acceptable ou condamnable, mais aussi de guider nos comportements sans que nous ayons à réexaminer entièrement chaque décision. Une personne qui accorde une grande importance à l’honnêteté, par exemple, peut choisir de dire la vérité dans une situation inconfortable parce que cette attitude correspond à un principe auquel elle adhère.


En psychologie, les valeurs peuvent être comprises comme des principes directeurs relativement durables qui orientent nos jugements et nos comportements. Les travaux du psychologue social Shalom Schwartz ont notamment montré que certaines grandes catégories de valeurs se retrouvent dans de nombreuses cultures, même si leur importance relative varie selon les individus et les contextes.


Il serait toutefois réducteur de considérer que nos comportements découlent systématiquement de nos valeurs. Nos habitudes, nos émotions, nos contraintes matérielles, notre environnement et les circonstances influencent également nos décisions, parfois en contradiction avec ce que nous affirmons considérer comme important.


Les valeurs constituent donc des repères, mais elles ne sont ni immuables ni universellement hiérarchisées. Et c’est précisément là qu’apparaît une première distinction importante : avoir des valeurs n’implique pas nécessairement d’avoir une mission à accomplir. Nous pouvons considérer qu’il est important d’être respectueux, de prendre soin de nos proches ou de profiter de certains plaisirs de l’existence sans pour autant penser que notre présence sur Terre répond à un objectif particulier.



Mais au fond, qu’est-ce qu’un « sens » ?

Le mot sens possède une histoire intéressante. Il provient notamment du latin sensus, qui renvoie à la perception, à la sensation, mais également à la compréhension et au jugement. En français, ses différentes acceptions permettent aujourd’hui de désigner une faculté sensorielle, la signification d’une chose ou encore une direction.

Lorsque nous parlons du sens de notre vie, nous faisons donc cohabiter plusieurs idées qui ne sont pas nécessairement équivalentes.


Cherchons-nous à comprendre pourquoi nous existons ? À déterminer dans quelle direction avancer ? À découvrir ce qui donne de la valeur à notre quotidien ? Ou à identifier un objectif qui justifierait rétrospectivement l’ensemble de notre parcours ?


Ces questions semblent proches, mais elles n’appellent pas les mêmes réponses.

On peut comprendre les mécanismes biologiques qui expliquent notre existence sans découvrir pour autant une raison personnelle de vivre. On peut également éprouver une grande satisfaction dans son quotidien sans avoir défini de projet à long terme. À l’inverse, une personne peut poursuivre un objectif extrêmement précis tout en éprouvant un profond sentiment de vide.


La recherche en psychologie distingue d’ailleurs plusieurs dimensions de ce que l’on appelle le sens de la vie (meaning in life), notamment la cohérence, le sentiment d’avoir une direction ou un objectif, et l’impression que son existence compte. Ces dimensions sont liées, mais elles ne se confondent pas. Cette distinction est essentielle, car elle montre que le sens n’est pas nécessairement une réponse unique que nous devrions découvrir quelque part au fond de nous-mêmes.

Il peut aussi s’agir d’une manière d’interpréter notre existence, d’organiser nos priorités ou d’accorder de l’importance à certaines expériences.


Et dans ce cas, une nouvelle question se pose : pourquoi faudrait-il que cette interprétation reste la même toute notre vie ?



Une vie doit-elle obligatoirement avoir un sens ?

Il existe aujourd’hui une quantité considérable de livres, de conférences et de méthodes qui promettent de nous aider à trouver notre véritable mission, à retrouver notre raison d’être ou à découvrir ce pour quoi nous serions faits.

Certaines approches proposent des exercices de clarification des valeurs, d’autres invitent à explorer nos motivations ou à réfléchir à nos aspirations profondes. Ces démarches peuvent être utiles lorsqu’elles permettent de mieux comprendre ses préférences et de prendre des décisions plus cohérentes avec celles-ci.

Le problème apparaît lorsque cette recherche devient une obligation supplémentaire.

À force d’entendre qu’il faudrait découvrir sa mission, réaliser son potentiel ou accomplir quelque chose d’important, nous pouvons finir par considérer qu’une existence ordinaire, sans projet exceptionnel, serait nécessairement incomplète.


Mais pourquoi ?


Une personne qui travaille, entretient quelques relations auxquelles elle tient, profite de ses loisirs et traverse les différentes étapes de son existence sans ressentir le besoin d’accomplir une grande mission aurait-elle une vie moins valable qu’une autre ?

Sur quels critères pourrions-nous établir une telle hiérarchie ?

Les études en psychologie montrent généralement qu’un sentiment élevé de sens dans la vie est associé à différents indicateurs de bien-être psychologique. Cela ne signifie toutefois pas que chaque individu doit consciemment définir une mission pour aller bien, ni que l’absence d’un objectif existentiel clairement formulé constitue en elle-même un problème psychologique.


Il faut également distinguer le fait de "ressentir que sa vie a du sens" de celui de "rechercher activement ce sens". Ces deux expériences ne sont pas identiques, et leurs relations avec le bien-être varient selon les personnes et les circonstances.


Le sens peut être une ressource psychologique sans devenir une obligation philosophique.


Et peut-être devrions-nous aussi nous demander si nous cherchons réellement un sens parce que nous en éprouvons personnellement le besoin, ou parce que nous avons progressivement appris qu’une vie réussie devait nécessairement en posséder un.



Ce petit sentiment d’être au centre de quelque chose

L’être humain possède une capacité remarquable à raconter des histoires, à rechercher des explications et à établir des relations entre les événements. Ces capacités nous permettent de comprendre une partie du monde, de transmettre des connaissances et d’anticiper certaines situations... Mais elles peuvent également nous conduire à rechercher des intentions là où il n’y en a pas nécessairement.


Nous avons parfois tendance à envisager notre existence comme si elle devait s’inscrire dans un récit particulier, avec une raison initiale, des épreuves à surmonter et une destination à atteindre. Comme si notre naissance nous avait confié une fonction que nous devrions progressivement découvrir. Pourtant, nous ne nous interrogeons pas de la même manière sur l’existence des innombrables autres êtres vivants qui peuplent notre planète. Nous ne cherchons généralement pas à comprendre quelle était la mission personnelle d’une fourmi écrasée accidentellement sur une route, ni quel destin devait accomplir un moustique qui vient de mourir. Nous ne nous demandons pas davantage, à chaque instant, quel était le sens de l’existence d’une personne inconnue décédée à l’autre bout du monde quelques secondes auparavant.


Ces exemples peuvent paraître provocateurs, mais ils soulèvent une question philosophique importante : pourquoi notre propre existence devrait-elle nécessairement répondre à une intention particulière ?


Cela ne signifie évidemment pas qu’une vie humaine et celle d’un insecte devraient forcément posséder la même valeur morale pour tout le monde, ni que nous devrions considérer toutes les existences comme interchangeables. Les valeurs que nous attribuons aux êtres vivants relèvent de considérations éthiques, sociales et affectives qui ne se réduisent pas à leur origine biologique.

En revanche, du point de vue des connaissances scientifiques actuelles, notre naissance s’explique par des processus biologiques, évolutifs et reproductifs. Rien, dans les observations disponibles, ne permet d’établir qu’une intention extérieure aurait attribué à chaque individu une mission particulière avant son existence.

La science ne peut pas démontrer l’impossibilité absolue de toute finalité métaphysique, mais elle ne fournit pas non plus de preuve permettant d’affirmer qu’une telle finalité existe.

Nous naissons, nous nous développons, nous interagissons avec notre environnement et nous participons, directement ou indirectement, à la vie des autres.


Pourquoi cela devrait-il nécessairement cacher quelque chose de plus ?


Et surtout, pourquoi l’absence d’une mission prédéfinie devrait-elle nous empêcher d’apprécier notre existence ?



Le destin : une histoire que nous racontons après coup ?

« Si je ne l’avais pas rencontré ce jour-là, ma vie aurait été complètement différente. C’était forcément le destin. »


Nous avons tous entendu ce type de réflexion, et nous avons probablement déjà eu l’occasion d’en formuler une nous-mêmes. Il est vrai qu’une rencontre, un accident, une décision ou un événement apparemment insignifiant peut modifier considérablement le déroulement d’une existence, mais faut-il nécessairement y voir l’intervention d’une destinée ?


Imaginons deux personnes qui se rencontrent dans un train. Pour que cette rencontre ait lieu, il a fallu qu’elles prennent certaines décisions, qu’elles se trouvent au même endroit, que leurs horaires correspondent et qu’une multitude d’événements antérieurs rendent cette situation possible.

Si elles construisent ensuite une relation importante, elles pourront être tentées de considérer cette rencontre comme quelque chose qui devait arriver. Pourtant, cette interprétation apparaît après l’événement, lorsque nous connaissons déjà une partie de ses conséquences.


Notre cerveau reconstruit continuellement le passé afin de lui donner de la cohérence. Les recherches sur le biais rétrospectif montrent notamment que, lorsque nous connaissons l’issue d’un événement, nous avons tendance à surestimer à quel point cette issue était prévisible.

Ce mécanisme peut contribuer à transformer une succession de circonstances en une histoire qui nous paraît presque inévitable.


Je ne dis pas ici que tous les événements seraient aléatoires. Le monde obéit à des régularités physiques, biologiques et sociales, et de nombreux phénomènes possèdent des causes identifiables. Mais le fait qu’un événement ait des causes ne signifie pas qu’il poursuive une intention ou qu’il ait été organisé pour nous conduire quelque part.


Il faut également distinguer le hasard, l’incertitude et la destinée. Un événement peut nous sembler imprévisible sans être dépourvu de causes, et l’existence de processus probabilistes en physique ne constitue pas davantage une preuve d’un destin personnel.

Aujourd’hui, personne ne dispose d’une méthode scientifiquement validée permettant de connaître avec certitude le déroulement détaillé de sa propre vie future. Nous pouvons prévoir certaines tendances, estimer des probabilités et anticiper des conséquences possibles, mais nous ne pouvons pas connaître à l’avance l’ensemble des rencontres, des décisions et des circonstances qui façonneront notre existence.


Alors, plutôt que de considérer notre vie comme un scénario déjà écrit, ne serait-il pas plus juste de la regarder comme une histoire qui se construit au fur et à mesure ?



Et si notre sens était aussi le produit de notre histoire ?

Une autre question mérite d’être posée : lorsque nous affirmons avoir trouvé ce qui donne du sens à notre vie, dans quelle mesure avons-nous réellement choisi cette direction ?


Nos préférences, nos convictions et nos aspirations ne se développent pas indépendamment de notre environnement. Elles sont influencées par notre histoire familiale, notre culture, notre éducation, nos expériences, nos dispositions biologiques et les relations que nous entretenons. Une personne qui grandit dans un environnement où la réussite professionnelle occupe une place centrale pourra accorder une importance particulière à sa carrière. Une autre, ayant vécu des expériences différentes, pourra privilégier la stabilité, les relations familiales, l’indépendance ou la découverte.


Ces influences ne déterminent pa nécessairement chaque décision de manière simple et prévisible, mais elles participent à la construction de ce que nous considérons comme important. Et cela nous amène naturellement à la question du libre arbitre.



Sommes-nous véritablement les auteurs de nos choix, ou nos décisions résultent-elles de mécanismes dont nous ne percevons qu’une partie ?

Cette interrogation traverse la philosophie depuis des siècles et demeure débattue, notamment parce que la notion de libre arbitre ne possède pas une définition unique. Les recherches en neurosciences apportent des informations sur les mécanismes de la décision, sans permettre à elles seules de trancher définitivement toutes les questions philosophiques qui en découlent.


J’aborde plus précisément cette question dans un autre article consacré au libre arbitre.

Mais quelle que soit la position que nous adoptons sur ce sujet, une observation demeure : ce que nous appelons notre « sens » est profondément lié à notre histoire.


Dès lors, pourquoi faudrait-il considérer les aspirations que nous avons développées à une certaine époque comme des vérités définitives auxquelles nous devrions rester fidèles toute notre existence ?



Retrouver du sens… ou en construire un nouveau ?

L’expression « retrouver du sens » me paraît particulièrement intéressante.

Elle suggère qu’il aurait existé, à un moment de notre vie, une direction correcte que nous aurions perdue et vers laquelle il faudrait revenir.


Mais est-ce nécessairement le cas ?


Lorsque nous regardons notre passé, nous pouvons constater que certaines décisions ne correspondent plus du tout à nos convictions actuelles. Nous pouvons regretter des choix, nous étonner de nos anciennes priorités ou ne plus comprendre pourquoi nous accordions autant d’importance à certaines choses.


Cela signifie-t-il que nous étions alors dans la mauvaise direction ?


Pas nécessairement, nous avons pris ces décisions avec les connaissances, les émotions, les contraintes, les ressources et les aspirations dont nous disposions à ce moment-là. Certaines ont eu des conséquences heureuses, d’autres beaucoup moins, et il serait artificiel de prétendre que chacune était indispensable pour arriver là où nous sommes aujourd’hui.

Nous pouvons apprendre de notre parcours sans devoir considérer que tout ce qui nous est arrivé était nécessaire, justifié ou bénéfique. De la même manière, nous pouvons reconnaître qu’une ancienne direction ne nous convient plus sans devoir considérer que nous avons perdu quelque chose... peut-être avons-nous simplement changé.


Une personne qui accordait une importance considérable à sa carrière à trente ans peut découvrir, à cinquante ans, que ses priorités se sont déplacées vers ses relations, sa santé ou ses loisirs. Son ambition passée n'était pas une erreur et ses aspirations étaient bien authentiques à ce moment là. Ce sont simplement des périodes différentes de son existence.


Dans cette perspective, chercher à « retrouver » le sens que nous avions autrefois pourrait parfois nous conduire à poursuivre des objectifs qui ne nous correspondent plus.


Pourquoi ne pas envisager plutôt d’en construire un nouveau, si nous en ressentons le besoin ? Et pourquoi considérer que nous n’avions aucun sens auparavant simplement parce que nous ne parvenons plus à nous reconnaître dans nos anciennes aspirations ?



Nous changeons bien davantage que nous ne l’imaginons

Notre existence est marquée par des transformations permanentes. Nous passons du développement embryonnaire à l’enfance, puis à l’adolescence et à l’âge adulte. Certains deviennent parents, d’autres non. Nous changeons de métier, de relations, d’environnement, de capacités physiques et parfois de convictions.


Notre organisme lui-même n’est pas une structure figée. Tout au long de notre vie, une partie de nos cellules est renouvelée, d’autres sont réparées, certaines disparaissent et sont remplacées, tandis que certains tissus se transforment beaucoup plus lentement. Notre corps est ainsi engagé en permanence dans des processus de renouvellement, d’adaptation et de transformation. Nous restons le même individu, bien sûr, mais la matière vivante qui nous constitue n’est pas simplement conservée à l’identique depuis notre naissance.


Sur le plan psychologique, les transformations sont tout aussi importantes. Les études longitudinales sur la personnalité montrent que certains traits présentent une stabilité relative au cours de la vie, tout en pouvant évoluer de manière significative. Nos connaissances, nos habitudes, nos relations, nos capacités d’adaptation et nos représentations du monde se modifient également au gré de nos expériences.

Nous conservons ainsi une continuité biographique, le sentiment d’être la même personne à travers le temps, sans pour autant être psychologiquement identiques à l’enfant que nous étions à cinq ans, à l’adolescent de quinze ans ou même à l’adulte que nous étions dix ans auparavant.


Nos souvenirs eux-mêmes participent à cette évolution. La mémoire n’est pas un enregistrement parfaitement fidèle du passé : elle est reconstructive. Nos souvenirs peuvent être modifiés par les informations acquises ultérieurement, par nos émotions, mais également par la manière dont nous interprétons aujourd’hui les événements anciens. À mesure que nous changeons, notre manière de raconter notre propre histoire peut donc changer elle aussi.


Si nous nous transformons physiquement, psychologiquement et socialement tout au long de notre existence, pourquoi notre raison de vivre devrait-elle, elle, demeurer immobile ?


Nous acceptons relativement facilement qu’une personne change de métier, de goûts, de lieu de résidence, de relations ou de projets. Pourtant, lorsqu’il s’agit du sens de son existence, nous semblons parfois attendre qu’elle découvre une vérité suffisamment profonde pour rester valable jusqu’à la fin de sa vie. Cette exigence mérite peut-être, elle aussi, d’être interrogée.



Avoir un rôle ne signifie pas avoir raison

Il existe une autre difficulté dans l’idée selon laquelle chacun aurait un rôle particulier à accomplir sur Terre. Si nous considérons qu’une personne doit suivre ce qu’elle ressent comme sa mission, comment déterminer si cette mission est souhaitable ?


Imaginons un individu profondément convaincu que son rôle consiste à dominer les autres, à les manipuler ou à leur faire du mal. Cette conviction pourrait donner une direction très claire à son existence. Elle pourrait même lui procurer un sentiment de cohérence et de détermination.


Pour autant, cela suffirait-il à rendre ses actes légitimes pour tout le monde ?


Évidemment non. Le sentiment subjectif d’avoir une mission ne constitue pas une justification morale de cette mission. Une personne peut trouver une signification personnelle à des comportements nuisibles, tout comme elle peut poursuivre des objectifs socialement valorisés pour des raisons qui ne lui apportent finalement aucune satisfaction.


Il est donc nécessaire de distinguer plusieurs dimensions : le sentiment personnel de sens, les conséquences de nos comportements et les principes éthiques à partir desquels nous évaluons ces conséquences.


La psychologie peut étudier les mécanismes qui conduisent une personne à considérer son existence comme significative, mais elle ne peut pas, à elle seule, établir ce qui constitue une vie moralement bonne. Cette dernière question appartient aussi à la philosophie morale et au débat collectif.


Nous pouvons ainsi avoir une direction sans qu’elle soit nécessairement bénéfique, et nous pouvons avoir une existence bénéfique pour autrui sans avoir jamais formulé de mission particulière.


La notion de rôle doit donc être manipulée avec prudence, surtout lorsqu’elle prend la forme d’une vérité supposément supérieure à laquelle il faudrait se soumettre.



Et si nous remplacions la grande question par de plus petites ?

Lorsque quelqu’un me dit qu’il aimerait trouver un sens à sa vie, je trouve intéressant de déplacer légèrement la réflexion.

Plutôt que de chercher immédiatement une réponse à la question « Pourquoi suis-je sur Terre ? », nous pouvons commencer par explorer des interrogations beaucoup plus concrètes.


Qu’est-ce qui me fait du bien actuellement ? Quelles sont les activités que j’apprécie ? Quelles relations ai-je envie d’entretenir ? Qu’est-ce qui me préoccupe et sur quoi puis-je réellement agir ? Qu’aimerais-je essayer, apprendre, modifier ou préserver dans mon quotidien ?


Ces questions peuvent sembler moins ambitieuses qu’une recherche existentielle, mais elles présentent un avantage considérable : elles concernent des éléments que nous pouvons observer, expérimenter et parfois modifier.

Elles permettent également de distinguer ce qui nous procure un plaisir immédiat de ce que nous considérons comme important à plus long terme. Car ce qui nous fait du bien sur le moment ne correspond pas toujours à ce qui contribue durablement à notre bien-être. Éviter systématiquement une situation inconfortable peut, par exemple, apporter un soulagement immédiat tout en renforçant certaines difficultés à long terme.

Le but n'est pas de simplement de rechercher des sensations agréables, mais de réfléchir à ce que nous souhaitons favoriser dans notre existence, en tenant compte des conséquences possibles de nos choix.


Cette manière d’aborder la question rejoint certains principes utilisés dans les approches thérapeutiques fondées sur la clarification des valeurs, notamment la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT). Celle-ci propose de distinguer les valeurs, qui représentent des directions générales, des objectifs concrets que nous pouvons atteindre ou modifier. Une valeur comme "prendre soin de ses relations" peut ainsi orienter différentes actions au cours de la vie, sans imposer une destination définitive.

L’intérêt n’est pas de découvrir une vérité cachée, mais de développer une manière plus souple et plus consciente d’orienter ses comportements. Et surtout, de pouvoir réévaluer cette direction lorsque les circonstances changent.



Le futur n’est pas une destination que nous connaissons déjà

Nous nous demandons régulièrement ce qui nous rendra heureux demain, dans cinq ans ou dans vingt ans. Mais cette projection comporte une difficulté : nous imaginons notre futur à partir de la personne que nous sommes aujourd’hui.


Les recherches sur la prévision affective montrent que nous ne sommes pas toujours très précis lorsqu’il s’agit d’anticiper l’intensité ou la durée de nos réactions émotionnelles à des événements futurs. Nous pouvons notamment surestimer l’effet durable de certaines réussites ou de certaines déceptions.


D’autres travaux ont également mis en évidence notre tendance à sous-estimer les changements psychologiques que nous connaîtrons dans les années à venir.

Il n'est donc pas inutile de faire des projets ou de préparer son avenir car anticiper reste indispensable pour organiser notre vie, prendre des décisions et éviter certaines difficultés.

Mais il peut être utile de reconnaître que nos aspirations futures ne seront pas nécessairement identiques à celles d’aujourd’hui.


Une question comme « Qu’est-ce qui me rendra heureux dans vingt ans ? » ne possède donc pas toujours une réponse accessible, même avec une réflexion approfondie.

Nous pouvons néanmoins nous demander : « Qu’est-ce que je peux faire aujourd’hui qui me semble souhaitable pour la personne que je pourrais devenir demain ? »

Cette formulation laisse une place à l’incertitude, à l’évolution de nos besoins et à la possibilité de nous tromper.

Elle nous permet aussi de reconnaître quelque chose que nous oublions parfois : nous sommes peut-être déjà, sur certains aspects de notre existence, à un endroit où nous aurions rêvé de nous trouver quelques années auparavant.


Une relation que nous avons construite, une difficulté que nous avons traversée, une compétence que nous avons acquise ou une liberté dont nous disposons aujourd’hui peuvent représenter des réalisations importantes, même si elles nous semblent désormais ordinaires.

Le fait de nous y être habitués ne leur retire pas leur valeur et cela ne nous oblige pas davantage à trouver immédiatement une nouvelle ambition pour justifier la suite de notre existence.



Peut-on vivre sans chercher à accomplir quelque chose ?

Nous avons souvent tendance à évaluer notre vie à travers ce que nous avons réalisé, ce qu’il nous reste à faire ou ce que nous risquons de ne jamais atteindre.

Cette manière de penser peut être stimulante lorsqu’elle nous aide à entreprendre des projets auxquels nous tenons. Elle peut également devenir pesante lorsqu’elle transforme chaque période de repos, chaque hésitation ou chaque absence d’ambition en sentiment d’échec.


Pourtant, toutes les périodes de notre existence n’ont pas besoin d’être consacrées à une progression identifiable. il peut y avoir des moments pour construire, d’autres pour découvrir, d’autres encore pour préserver ce que nous avons déjà. Certaines périodes nous conduisent à prendre des responsabilités supplémentaires, tandis que d’autres nous invitent à en abandonner. Et il peut aussi y avoir des moments où nous n’avons simplement pas envie de poursuivre un objectif particulier.


Cela ne veut pas nécessairement dire que quelque chose ne fonctionne pas.


Bien entendu, une perte persistante d’intérêt, de plaisir ou de motivation, particulièrement lorsqu’elle s’accompagne de souffrance ou d’une altération du fonctionnement quotidien, peut justifier une évaluation clinique. Ces manifestations peuvent notamment apparaître dans certains troubles dépressifs et ne doivent pas être systématiquement interprétées comme de simples interrogations existentielles.

Mais en dehors de ces situations, ne pas ressentir le besoin d’accomplir une mission n’est pas, en soi, le signe d’une existence ratée.


Il est tout à fait possible de préférer une vie relativement simple, de ne pas vouloir laisser une trace particulière dans l’histoire et de trouver suffisamment de satisfaction dans des expériences qui n’ont aucune prétention à l’extraordinaire.


Après tout, pourquoi le plaisir de partager un repas, de découvrir un endroit, d’apprendre quelque chose ou de passer du temps avec une personne appréciée devrait-il nécessairement servir un objectif supérieur pour avoir de la valeur ?



Le sens n’est peut-être pas quelque chose que l’on trouve

Nous avons tendance à parler du sens comme d’un objet perdu qu’il faudrait retrouver, d’une destination cachée qu’il faudrait atteindre ou d’une réponse qui nous attendrait quelque part. Cette représentation peut nous conduire à chercher indéfiniment une certitude qui n’existe peut-être pas.


Et si le sens était moins une découverte qu’une construction ?


Une construction influencée par notre histoire, notre environnement, nos relations et nos expériences, que nous pouvons progressivement modifier lorsque nos priorités évoluent.

Nous ne disposons pas d’une liberté illimitée pour devenir qui nous voulons. Nos possibilités restent contraintes par notre biologie, notre situation sociale, nos ressources et les événements que nous ne contrôlons pas.


Mais entre l’idée d’une destinée entièrement prédéfinie et celle d’une existence que nous pourrions façonner sans aucune contrainte, il existe un espace dans lequel nous pouvons réfléchir, apprendre, expérimenter et agir.


Nous n’avons pas besoin de connaître précisément la personne que nous serons dans vingt ans pour entreprendre quelque chose qui nous paraît important aujourd’hui. Nous n’avons pas non plus besoin de justifier chacune de nos décisions par une grande mission existentielle.


Il est parfois suffisant de constater qu’une direction nous convient actuellement, tout en acceptant qu’elle puisse changer.



Finalement, faut-il vraiment trouver un sens à sa vie ?

Je ne pense pas que cette question possède une réponse universelle.

Pour certaines personnes, la recherche d’un sens constitue une démarche profondément importante. Elle peut les aider à traverser des difficultés, à organiser leurs priorités ou à développer un sentiment de cohérence dans leur existence.


Pour d’autres, cette recherche peut devenir une source de pression supplémentaire, particulièrement lorsqu’elles se persuadent qu’elles devraient absolument découvrir leur mission avant de pouvoir apprécier leur vie.


La question n’est donc peut-être pas de savoir si nous avons trouvé le sens de notre existence, comme s’il n’en existait qu’un seul, mais de nous demander si la manière dont nous vivons actuellement correspond suffisamment à ce qui compte pour nous.

Et si ce n’est pas le cas, qu’est-ce que nous pouvons raisonnablement modifier ?


Nous pouvons aussi nous interroger sur ce que nous aimerions penser de nos décisions lorsque nous les regarderons rétrospectivement. Non pas pour garantir que nous n’aurons aucun regret, ce qui serait illusoire, mais pour essayer d’agir aujourd’hui d’une manière que nous estimons défendable avec les informations dont nous disposons.


Nous avons tous pris des directions que nous n’aurions pas choisies avec nos connaissances actuelles. Nous avons changé d’avis, renoncé à des projets, découvert de nouvelles aspirations et parfois obtenu des choses que nous n’aurions jamais imaginé désirer.


Pourquoi faudrait-il considérer ces changements comme des écarts par rapport à une trajectoire idéale ?


Peut-être n’existe-t-il aucune trajectoire idéale.

Peut-être que notre vie ne possède pas de destination prédéfinie, ni de rôle particulier que nous serions tenus d’accomplir. Cela ne nous empêche pas de lui attribuer de la valeur, d’y construire des relations, d’y poursuivre des projets et d’y trouver des moments qui comptent pour nous.

Et peut-être pouvons-nous même nous autoriser à ne pas chercher davantage, lorsque notre quotidien nous convient.



Car au fond, devons-nous réellement trouver un sens à notre vie pour avoir le droit de l’apprécier ?


Ou pouvons-nous simplement vivre, évoluer, changer de direction et construire, au fil du temps, quelque chose qui nous ressemble suffisamment aujourd’hui, sans exiger que cela nous corresponde encore demain ?





Michaël Servage

 
 
 

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