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Les événements ont-ils vraiment du pouvoir sur nous ?


Un sujet complexe, sans réponse simple

Ce sujet est complexe, et il mérite d’être abordé avec prudence. En commençant cette lecture, il est important de ne pas anticiper une réponse manichéenne, ni une conclusion tranchée. Il ne s’agit pas ici de dire que “tout vient de nous” ou, à l’inverse, que “tout nous échappe”. La réalité est plus nuancée. L’objectif de cet article est plutôt de proposer des angles de réflexion, pour vous permettre de passer au crible de votre propre pensée les événements que vous vivez.



Les événements ont-ils un pouvoir en eux-mêmes ?

Une idée souvent avancée en psychologie est que les événements, en eux-mêmes, n’ont pas de pouvoir intrinsèque. Autrement dit, ce ne serait pas tant ce qui nous arrive qui détermine ce que nous ressentons, mais la manière dont notre cerveau interprète ces événements.


Cette idée trouve un écho dans plusieurs approches scientifiques, notamment en psychologie cognitive, où l’on parle d’évaluation cognitive : face à une situation, notre cerveau analyse, interprète, compare à des expériences passées, et c’est cette interprétation qui va générer une réponse émotionnelle.

Mais posée ainsi, cette idée peut rapidement sembler provocante, voire absurde.



L’objection évidente : tout ne dépend pas de nous

Prenons un exemple simple et volontairement concret : si quelqu’un vous casse le bras, vous aurez mal. Vous serez limité physiquement, impacté dans votre quotidien. Ici, il ne s’agit pas d’une interprétation subjective : il y a une réalité biologique, une lésion, une douleur mesurable.


Cet exemple est essentiel, car il pose une limite claire à l’idée précédente : non, tout n’est pas une construction mentale. Il existe des événements qui ont des conséquences directes, indépendantes de notre perception.


Mais là où la nuance devient intéressante, c’est dans tout ce qui entoure cet événement. Deux personnes avec une blessure similaire ne vivront pas forcément la même expérience émotionnelle. L’une pourra ressentir de la colère, l’autre de la peur, une autre encore une forme d’acceptation. La douleur physique est réelle, mais la manière dont elle est vécue, interprétée et intégrée varie profondément.



Un même événement, des réalités différentes

Imaginons maintenant une scène plus anodine.

Vous vous promenez en forêt. Un peu plus loin, un groupe de grimpeurs s’entraîne. L’un d’eux chute d’environ un mètre cinquante. Il ne se fait pas mal et se met rougir.


Ce qui devient intéressant, ce ne sont pas les faits, ils sont simples, mais les réactions autour :

  • Le grimpeur est gêné.

  • Son ami le taquine.

  • Le coach, lui, s’énerve, préoccupé par une échéance importante.


Et si une personne passe à ce moment-là sans avoir vu la scène, entend le bruit, aperçoit quelqu’un au sol, elle peut ressentir de la peur. Si elle est accompagnée de son enfant, celui-ci peut capter cette peur… et la reproduire.


Alors, qui a raison ?

La question est peut-être mal posée. Il ne s’agit pas de savoir qui a raison, mais de constater que chacun réagit depuis son propre système de référence : ses attentes, ses objectifs, ses expériences passées, son état émotionnel du moment. Tout le monde ici a raison, dans son propre monde.


Autrement dit, un même événement peut générer plusieurs réalités subjectives.



Le cerveau ne réagit jamais “à vide”

D’un point de vue neuroscientifique, cela s’explique par le fait que notre cerveau ne traite jamais une information de manière neutre. Il fonctionne par associations, prédictions et comparaisons.


Chaque perception active des réseaux neuronaux liés à :

  • nos expériences passées,

  • nos apprentissages,

  • nos croyances,

  • notre état physiologique du moment.


C’est ce qu’on appelle parfois le traitement “top-down”(traitement descendant) : notre cerveau interprète le monde autant qu’il le perçoit.

Ainsi, deux personnes exposées au même stimulus n’activent pas exactement les mêmes réseaux neuronaux. Elles ne vivent donc pas la même réalité intérieure.



Peut-on choisir ce que l’on ressent ?

C’est ici que la question devient délicate.


Peut-on décider de ne pas être affecté par quelque chose ? Parfois, oui. Parfois, non.

Il est possible, par exemple, de prendre une décision consciente : celle de ne plus accorder autant d’importance à une remarque, à un comportement, à une personne. Ce type de recadrage cognitif est utilisé dans de nombreuses approches thérapeutiques et peut réellement modifier l’impact émotionnel d’une situation.


Mais il serait faux de dire que tout est sous contrôle. Une grande partie de nos réactions est automatique, influencée par des schémas appris, des conditionnements, des mécanismes émotionnels anciens.


Autrement dit, nous pouvons influencer notre manière de réagir, mais nous ne partons jamais de zéro.



L’exemple de l’autorité : pourquoi nous ne réagissons pas tous pareil

Prenons un autre exemple.

Imaginons que vous deviez partir vivre à l'étranger. Vous connaissez peu le pays, son fonctionnement, sa monnaie.

On vous propose alors de rencontrer le meilleur expert mondial du sujet, un économiste reconnu, capable de vous guider dans vos décisions.

Il est très probable que vous lui fassiez confiance, parfois même sans vérifier en profondeur ses propos. C’est ce qu’on appelle un biais d’autorité : nous avons tendance à accorder plus de crédibilité à une figure perçue comme compétente.


À l’inverse, si une personne dans la rue, visiblement en situation précaire, vous donnait exactement les mêmes conseils, il est probable que vous les écartiez.

Objectivement, vous ne savez rien de ses compétences. Mais votre cerveau, lui, interprète rapidement la situation en fonction de signaux visuels, sociaux et culturels.

Ce phénomène est largement documenté en psychologie : nos décisions sont influencées par des heuristiques, des raccourcis mentaux, qui nous permettent d’aller vite… mais pas toujours juste.



“L’habit ne fait pas le moine”… vraiment ?

On aime dire que l’habit ne fait pas le moine. Dans les faits, il influence pourtant fortement notre perception.


Si quelqu’un entre dans une chambre d’hôpital en tenue négligée et vous demande votre bras pour une prise de sang, vous serez méfiant. Si la même demande est faite par une personne en blouse blanche avec un stéthoscope autour du cou, la confiance s’installe presque automatiquement alors que cette personne est totalement inconnue.


Pourtant, dans les deux cas, vous ne savez rien de la compétence réelle de la personne.

Cela montre à quel point notre cerveau attribue du pouvoir non pas aux événements eux-mêmes, mais à l’interprétation qu’il en fait.



Alors, les événements ont-ils du pouvoir ?

La réponse la plus rigoureuse est probablement celle-ci :

  • Certains événements ont des effets directs, biologiques, mesurables.

  • Mais leur impact émotionnel et psychologique dépend en grande partie de notre système interne.


Autrement dit, les événements ne sont ni totalement neutres, ni totalement déterminants.

Ils interagissent avec ce que nous sommes.



Ce qui change quand on en prend conscience

Comprendre cela ne donne pas un pouvoir absolu. Mais cela ouvre une possibilité.

Celle de se demander, face à une situation :

  • Qu’est-ce qui, ici, relève des faits ?

  • Qu’est-ce qui relève de mon interprétation ?

  • Et qu’est-ce que je peux, éventuellement, ajuster ?


Même lorsque nous ne contrôlons pas les événements, cette prise de recul peut modifier la manière dont ils nous affectent.

Non pas en supprimant toute émotion, ce qui serait irréaliste, mais en redonnant une marge de manœuvre dans la façon de les vivre.


Et c’est peut-être là que se situe l’essentiel : non pas dans le contrôle total, mais dans la capacité à naviguer avec un peu plus de lucidité entre ce qui nous arrive… et ce que nous en faisons.



Michaël Servage

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