La confiance en soi n’existe pas (et c’est une excellente nouvelle)
- Michaël SERVAGE

- il y a 16 heures
- 5 min de lecture

« Je manque de confiance en moi. »
« J’ai perdu confiance en moi. »
Ce sont probablement les phrases qui reviennent le plus souvent lors des premiers rendez-vous. Elles sont sincères, elles traduisent un ressenti réel… mais elles méritent aussi d’être questionnées avec précision. Parce que derrière cette expression très utilisée se cache une simplification excessive d’un phénomène bien plus complexe.
Et si “la confiance en soi” était une illusion linguistique ?
Nous parlons de la confiance en soi, au singulier, comme s’il s’agissait d’un bloc unique, d’un réservoir que l’on remplit ou que l’on vide. Pourtant, d’un point de vue psychologique et neuroscientifique, cette vision ne tient pas vraiment.
Au cours d’une seule journée, un individu mobilise des compétences très différentes : parler à un collègue, conduire, prendre une décision, séduire, gérer une émotion, résoudre un problème, exprimer une opinion. Chacune de ces actions repose sur des réseaux neuronaux distincts, des apprentissages spécifiques et des expériences passées différentes.
Autrement dit, il n’existe pas une confiance globale, mais une multitude de micro-confiances contextualisées.
On peut être parfaitement à l’aise pour parler en public et totalement en difficulté dans une relation affective. Très sûr de soi dans son métier et rempli de doutes dans sa parentalité. La “confiance en soi” n’est donc pas un état général, mais un ensemble de perceptions situées.
Parler de confiances en soi, au pluriel, serait déjà beaucoup plus juste.
Le cerveau ne cherche pas la confiance, il cherche la prédiction
D’un point de vue neuroscientifique, ce que l’on appelle “confiance” est étroitement lié à la capacité du cerveau à prédire une situation et à estimer ses chances de réussite.
Le cerveau fonctionne comme une machine à anticiper : il compare en permanence la situation actuelle avec des expériences passées stockées dans la mémoire. Plus une situation est familière, plus les circuits neuronaux associés sont solides, et plus la réponse est rapide et fluide. Cette efficacité est souvent ressentie comme de la confiance.
Ce mécanisme repose notamment sur la plasticité synaptique : plus un circuit est utilisé, plus il se renforce. À l’inverse, un contexte nouveau ou peu exploré active des réseaux moins stabilisés, ce qui augmente l’incertitude… et donc le doute.
Ainsi, ce que l’on appelle un “manque de confiance” est souvent simplement une absence de repères suffisamment consolidés dans un domaine précis.
Le problème n’est pas le manque de confiance, mais le manque de précision
Dire “je manque de confiance en moi” revient à poser une question floue. Et une question floue produit presque toujours une réponse floue.
Si le cerveau doit trouver une solution, il a besoin de spécificité.
De quoi parle-t-on exactement ?
Est-ce :
parler en réunion ?
exprimer ses émotions ?
prendre une décision seul ?
se sentir légitime dans son rôle ?
gérer un conflit ?
Plus la question devient précise, plus les leviers d’action deviennent accessibles. On ne travaille pas sur “la confiance”, mais sur une compétence, dans un contexte donné, avec des paramètres identifiables.
Le doute n’est pas l’opposé de la confiance
C’est probablement l’un des points les plus contre-intuitifs.
On oppose souvent confiance et doute, comme deux forces contraires. Pourtant, d’un point de vue cognitif, le doute est un mécanisme fondamental d’adaptation.
Le doute active des réseaux liés à la réévaluation, à l’apprentissage et à la prise de décision. Il permet d’éviter les erreurs, d’ajuster les comportements, de tester de nouvelles stratégies. Sans doute, il n’y a pas d’évolution.
À l’inverse, une certitude absolue peut conduire à des biais cognitifs importants, comme l’excès de confiance, bien documenté en psychologie. On peut être extrêmement sûr de soi… et complètement à côté de la réalité.
Et à l’inverse, il est possible de douter… tout en agissant efficacement.
La question n’est donc pas “comment ne plus douter”, mais plutôt :
quelle relation entretient-on avec ce doute ?
L’illusion du “sentiment juste”
Un autre piège fréquent consiste à confondre ressenti et réalité.
Le cerveau produit en permanence des sensations internes (émotions, tensions, impressions) qui sont des interprétations. Ces ressentis sont influencés par l’état physiologique, le stress, la fatigue, l’histoire personnelle.
Ainsi, “ne pas se sentir confiant” ne signifie pas nécessairement “ne pas être capable”.
Ce décalage est bien connu en psychologie : une personne peut avoir les compétences nécessaires, mais une perception interne négative. Et inversement, certaines personnes très sûres d’elles peuvent surestimer leurs capacités.
La confiance est donc moins un indicateur fiable qu’un signal subjectif à interpréter avec prudence.
Effet boule de neige : quand un domaine contamine les autres
Il est vrai qu’un événement négatif dans un domaine peut avoir un impact sur d’autres sphères de vie. C’est ce que l’on appelle parfois un effet de généralisation.
Une difficulté professionnelle peut influencer la perception de soi dans la vie personnelle, ou inversement. Cela s’explique par des mécanismes cognitifs comme les biais de généralisation ou les schémas de pensée globaux.
Mais même dans ces cas-là, il est essentiel de revenir à la précision :
qu’est-ce qui est réellement touché, et qu’est-ce qui ne l’est pas ?
Car dans la majorité des situations, tout ne s’effondre pas. Certaines compétences restent intactes, certains repères sont toujours présents.
Repenser la confiance : d’un état à un processus
Plutôt que de chercher à “retrouver confiance”, il est souvent plus pertinent de changer de perspective.
La confiance n’est pas quelque chose que l’on possède ou que l’on perd. C’est un processus dynamique, qui se construit à travers :
l’expérience,
la répétition,
l’ajustement,
et l’interprétation que l’on fait de ses propres actions.
Ce processus est profondément lié à l’apprentissage. Chaque nouvelle action, chaque tentative, chaque adaptation vient nourrir ou modifier les circuits existants.
Et finalement, la vraie question
Peut-être que la question n’est pas :
« Comment avoir plus confiance en soi ? »
Mais plutôt :
« Dans quel domaine précis ai-je envie de progresser, et comment puis-je m’y entraîner concrètement ? »
Et aussi :
« Quelle relation ai-je avec l’incertitude, avec l’erreur, le fait de ne pas savoir ? »
Parce qu’au fond, ce que l’on appelle “confiance” est souvent une manière plus confortable de parler de quelque chose de plus profond : notre rapport à l’inconnu.
Une conclusion plus douce que radicale
Dire que la confiance en soi est un mythe ne signifie pas qu’elle n’existe pas du tout. Cela signifie simplement qu’elle est beaucoup plus nuancée, fragmentée et contextuelle que ce que le langage laisse entendre.
Et c’est une bonne nouvelle.
Parce que cela veut dire qu’il n’est pas nécessaire de “réparer quelque chose de cassé”, mais simplement de comprendre plus finement ce qui se joue, ici et maintenant, pour pouvoir agir avec plus de justesse.
Et parfois, cette simple précision suffit déjà à faire redescendre la pression.
Michaël Servage



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