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Relativiser : est-ce vraiment toujours une bonne idée ?


« Allez, relativise… »

« Ce n’est pas si grave, il y a des gens qui meurent de faim. »

« Tu verras, avec le temps, tu relativiseras. »


Ces phrases, nous les avons tous entendues ou prononcées un jour. Elles découlent généralement d'une intention bienveillante : celui qui les formule cherche à apaiser une souffrance, à offrir du recul ou à restaurer l'espoir. Pourtant, derrière cette injonction sociale qui paraît presque universelle, se cache un piège clinique et neurobiologique méconnu.


À quoi sert réellement de relativiser ? Est-ce une stratégie d'adaptation efficace ou une forme subtile de déni ? Est-ce que cela modifie la réalité de l'événement, ou est-ce que cela risque surtout de nous couper de nos véritables processus de régulation émotionnelle ?


Comme souvent en psychologie scientifique et en neurosciences cognitives, la réponse exige de sortir du dogme pour explorer la complexité de notre fonctionnement cérébral.



L'évaluation cognitive : pourquoi changer de regard modifie la biologie

D’un point de vue neuroscientifique, nous ne faisons jamais l'expérience directe d'un événement extérieur. Ce qui déclenche notre réponse émotionnelle, nos sécrétions hormonales et nos réactions comportementales n'est pas l'élément déclencheur brut, mais la manière dont notre système nerveux traite et interprète cette information.


Dans les années 1980, le psychologue Richard Lazarus a formalisé le concept fondamental d’évaluation cognitive(cognitive appraisal). Avant même que nous prenions conscience d'une situation, notre cerveau évalue de manière automatique et ultrarapide si l'événement constitue une menace, une perte, un défi ou une opportunité. C'est cette évaluation primaire qui commande le déclenchement de la cascade émotionnelle.


Quelques années plus tard, le chercheur James Gross a approfondi ces travaux en modélisant la régulation émotionnelle. Il a démontré que la réévaluation cognitive, le fait de réinterpréter délibérément le sens d'une situation, permet de modifier la réponse neurobiologique de l'organisme, réduisant par exemple l'activation de l'amygdale et la libération de cortisol.


C'est précisément ce mécanisme qui est mobilisé dans les thérapies cognitivo-comportementales, la systémique ou le travail sous hypnose. Modifier l'angle de vue sur une situation n'est pas un tour de magie : c'est un recadrage cognitif qui permet au système nerveux de repasser d'un état d'alerte à un état de sécurité.


Sous cet angle, la capacité de relativiser constitue un formidable levier de flexibilité psychologique. Le problème surgit lorsque cet outil est utilisé à contre-emploi.



Le piège de l'invalidation émotionnelle : quand relativiser devient toxique

Le "danger" apparaît lorsque relativiser est détourné pour signifier à soi-même ou à autrui que ce qui est ressenti ne devrait pas être ressenti.


Des expressions en apparence anodines telles que « tu exagères », « ce n'est qu'un détail » ou « il y a pire ailleurs » véhiculent un message implicite dévastateur : la réponse émotionnelle actuelle serait illégitime, disproportionnée ou erronée. En psychologie clinique, ce phénomène porte un nom précis : l'invalidation émotionnelle.


Or, du point de vue de la neurobiologie, affirmer qu'une émotion est « fausse » est un contresens majeur.


Une émotion n'émerge jamais par hasard ou par erreur. Elle constitue la synthèse d'un traitement complexe réalisé en permanence par notre cerveau, croisant notre histoire de vie, nos apprentissages passés, nos mémoires d'attachement, notre état physiologique du moment, notre niveau de fatigue et la dynamique de notre environnement. Comme le démontrent les travaux contemporains sur le cerveau prédictif, nos émotions sont des constructions adaptatives légitimes. Elles possèdent une logique interne absolue, même si cette logique échappe temporairement à notre analyse consciente.


Chercher à relativiser trop vite pour faire disparaître un inconfort revient à couper le voyant d'alerte sur un tableau de bord sans vérifier ce qui se passe sous le capot.

Injonction à relativiser -> Invalidation du vécu biologique -> Double peine (souffrance initiale + culpabilité d'éprouver cette souffrance) -> Blocage du processus d'assimilation



La valeur évolutive de nos émotions inconfortables

Dans notre culture moderne marquée par l'injonction au bien-être et à la performance, nous avons tendance à considérer les émotions inconfortables comme des erreurs de programmation qu'il faudrait corriger au plus vite. La tristesse est perçue comme une perte de temps, la colère comme un manque de contrôle et l'anxiété comme une anomalie.


Pourtant, si l'on adopte la perspective de la biologie de l'évolution et des neurosciences affectives (notamment portées par Antonio Damasio), chaque émotion remplit une fonction homéostatique et adaptative vitale :


  • La peur mobilise les ressources de l'organisme pour faire face à un danger potentiel ou organiser la fuite.

  • La colère restaure l'intégrité de l'individu lorsqu'un territoire ou une limite personnelle a été franchie.

  • La tristesse signale l'obligation de désinvestir une situation ou un lien perdu, tout en incitant au repli réparateur et au soutien social.

  • La culpabilité agit comme un régulateur social destiné à préserver la cohésion du groupe.


Aucune de ces expériences n'est agréable à traverser. Cependant, inconfort ne signifie pas inutilité. Tenter de dissoudre prématurément ces états par une relativisation forcée empêche le système nerveux d'accomplir son travail naturel d'intégration et d'apprentissage.



Le mythe de la résilience obligatoire et le piège des comparaisons

Depuis plusieurs années, un autre dérivé du développement personnel s'est imposé : l'obligation de transformer immédiatement tout obstacle en opportunité. Des dictons comme « il n'y a pas d'échecs, seulement des apprentissages » reflètent une réalité clinique partielle, mais deviennent nocifs lorsqu'ils sont érigés en norme rigide.


Il est tout à fait possible d'extraire un apprentissage précieux d'une épreuve traumatisante tout en reconnaissant avec honnêteté que cette épreuve a été douloureuse, injuste et déstabilisante. L'apprentissage postérieur n'efface pas la souffrance vécue, et la souffrance vécue ne condamne pas l'avenir. Exiger d'une personne qu'elle positive instantanément un licenciement, un deuil ou une séparation constitue une violence psychologique subie sous couvert d'optimisme.


De la même manière, l'argument classique consistant à comparer les souffrances

(« regarde ce que vivent les autres ») repose sur une aberration scientifique.

Chaque être humain possède une architecture cérébrale unique, façonnée par son épigénétique, son parcours de vie et ses schémas relationnels. Il n'existe aucun étalon-or de la douleur psychique. Deux individus exposés au même événement objectif déclencheront des réponses neuro-émotionnelles totalement différentes. Comparer deux souffrances revient à comparer la réaction de deux systèmes immunologiques distincts face à un même virus : cela n'a scientifiquement aucun sens.



La plasticité du souvenir n'annule pas la vérité du vécu

Un phénomène passionnant mis en lumière par la psychologie cognitive (notamment les travaux d'Elizabeth Loftus sur la mémoire) réside dans la malléabilité de nos souvenirs. À mesure que le temps passe et que nous acquérons de nouvelles ressources, notre cerveau réencode les événements passés.


Il est fréquent d'entendre une personne dire avec le recul : « Finalement, cette rupture était la meilleure chose qui pouvait m'arriver. »


Si cette nouvelle lecture est précieuse pour l'avenir, elle ne doit pas réécrire le passé de manière révisionniste. Le fait de considérer aujourd'hui qu'une épreuve était un mal pour un bien ne signifie pas que la détresse éprouvée à l'époque était illusoire. Au moment où l'émotion a émergé, elle s'est traduite par une réalité biologique mesurable : variations du rythme cardiaque, tensions musculaires, modifications neurochimiques et réorganisation de l'attention.


Le temps modifie l'interprétation d'un souvenir ; il n'annule pas la vérité physiologique de ce qui a été traversé.


Événement -> Traitement neuro-émotionnel immédiat (Vérité physiologique absolue) -> Intégration dans le temps -> Réévaluation cognitive (Nouveau sens attribué)



La posture clinique : de l'esquive à la curiosité

Faut-il pour autant interdire de relativiser ? Évidemment que non. La capacité à prendre de la hauteur est un indicateur de bonne santé mentale lorsqu'elle permet de sortir d'une vision catastrophique et de restaurer le pouvoir d'agir.

En revanche, la séquence clinique et relationnelle doit respecter un ordre neurobiologique strict.


Au lieu de se précipiter sur l'injonction : « Dois-je relativiser cette situation ? », la première étape efficace consiste à se demander : « Quelle information mon système nerveux cherche-t-il à me transmettre à travers cette émotion ? »


Une fois que l'émotion a été accueillie, validée et décodée dans sa fonction adaptative, alors seulement le travail de réévaluation cognitive devient possible et fécond. La nouvelle perspective n'intervient plus pour étouffer le ressenti, mais pour élargir la carte du monde du patient.


En accompagnement comme au quotidien, les émotions ne sont pas des erreurs de calcul de notre cerveau : elles sont le langage par lequel notre biologie cherche, avec les ressources disponibles à un instant précis, à nous adapter à la complexité du monde.





Michaël Servage

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