« Et si ce dont je me souviens n’était pas exactement ce qui s’est passé ? »
- Michaël SERVAGE

- 28 avr.
- 5 min de lecture

C’est une question qui peut sembler dérangeante au premier abord. Pourtant, elle touche à l’un des phénomènes les plus fascinants et les mieux documentés en psychologie cognitive : les faux souvenirs. Contrairement à une idée très répandue, notre mémoire n’est pas un enregistrement fidèle de la réalité. Elle est malléable, dynamique, et parfois… créative.
La mémoire fonctionne-t-elle comme un magnétoscope ?
C’est sans doute l’une des plus grandes idées reçues. On imagine souvent que le cerveau stocke des souvenirs comme des fichiers vidéo que l’on pourrait relire à l’identique. En réalité, ce n’est pas du tout ainsi que cela fonctionne.
Chaque fois que l’on se souvient d’un événement, on ne le “lit” pas, on le reconstruit. Le cerveau assemble des fragments : des images, des sensations, des émotions, des éléments de contexte. Et lorsqu’il manque des informations, il comble les vides avec ce qui lui semble logique, cohérent, crédible.
Ce processus s’appelle la reconstruction de la mémoire.
Pourquoi nos souvenirs changent-ils avec le temps ?
Parce que chaque rappel modifie légèrement le souvenir. Lorsque l’on se remémore un événement, celui-ci devient temporairement malléable, puis il est “reconsolidé”, c’est-à-dire stocké à nouveau… mais avec de petites modifications.
Ces modifications peuvent être influencées par l’état émotionnel du moment, par ce que l’on a appris entre-temps, par les récits que l’on a entendus, ou même par des suggestions extérieures. Avec le temps, le souvenir initial peut donc évoluer, parfois de manière subtile, parfois de manière plus marquée.
Autrement dit, ce dont on se souvient aujourd’hui n’est pas forcément une copie exacte de ce qui s’est produit.
Pourquoi certaines odeurs ou sensations nous replongent-elles instantanément dans le passé ?
Il arrive parfois qu’une simple odeur, comme celle d’une tarte aux fraises ou de pain grillé, suffise à nous replonger immédiatement dans un souvenir précis, avec une intensité presque troublante. Ce phénomène, souvent appelé “madeleine de Proust”, s’explique très bien sur le plan neuroscientifique.
Lorsque l’on vit une expérience, ce n’est pas un seul neurone qui s’active, mais un réseau de neurones. Ce réseau encode à la fois des éléments sensoriels (odeurs, sons, images), émotionnels et contextuels. Plus tard, lorsqu’un élément similaire est perçu, une odeur, un lieu, une musique -> il peut réactiver une partie de ce réseau.
Mais cette réactivation n’est jamais identique. Le cerveau ne fait pas “rejouer” le passé à l’identique : il réactive certains circuits, puis y ajoute des éléments du présent, des émotions actuelles, d’autres souvenirs. C’est donc une reconstruction enrichie, et non une copie fidèle.
Ce principe a été mis en évidence dès les années 1950, notamment grâce aux travaux du neurochirurgien Wilder Penfield. Lors de certaines opérations du cerveau, en stimulant électriquement des zones du lobe temporal, il a observé que des patients revivaient des expériences très précises, avec des sensations, des sons ou des odeurs, comme si elles étaient à nouveau présentes. Cela montre que certaines stimulations peuvent réactiver des réseaux mémoriels, mais là encore, il ne s’agit pas d’un enregistrement exact, plutôt d’une reconstruction extrêmement vivante.
Peut-on vraiment créer de faux souvenirs ?
Oui, et cela a été démontré de manière très claire par la recherche scientifique. Les travaux de Elizabeth Loftus ont montré qu’il est possible d’implanter chez une personne des souvenirs détaillés d’événements qui ne se sont jamais produits, simplement à travers des suggestions répétées et crédibles.
Par exemple, certaines personnes en viennent à “se souvenir” s’être perdues dans un centre commercial étant enfant, alors que cet événement n’a jamais eu lieu. Et ce qui est frappant, c’est que ces souvenirs sont vécus comme réels, avec des émotions, des images, une cohérence interne.
Ce phénomène n’a rien d’ésotérique. Il s’agit d’une propriété normale du fonctionnement du cerveau.
Pourquoi le cerveau a-t-il besoin d’inventer parfois ?
Parce qu’il déteste le vide et l’incohérence. Le cerveau fonctionne comme une machine à donner du sens. Lorsqu’il y a une émotion, un mal-être, une sensation diffuse, il va chercher à comprendre, à expliquer, à relier.
Si une personne ressent un malaise profond sans en identifier clairement l’origine, le cerveau va naturellement explorer le passé, chercher des indices, établir des liens. Et s’il ne trouve pas de réponse claire, il peut en construire une.
Ce mécanisme est lié à ce que l’on appelle la dissonance cognitive : une tension interne entre ce que l’on ressent et ce que l’on comprend. Pour réduire cette tension, le cerveau produit une explication. Et cette explication peut, dans certains cas, prendre la forme d’un souvenir reconstruit.
Le danger de vouloir absolument trouver une cause
C’est ici qu’il faut être particulièrement prudent. Certaines approches thérapeutiques ont, par le passé et même encore aujourd'hui, encouragé la recherche systématique d’un traumatisme caché. L’idée était simple : s’il y a un problème aujourd’hui, il doit forcément y avoir une cause précise dans le passé.
Mais la réalité est plus complexe. À force de chercher, de suggérer, d’interpréter, le cerveau peut finir par construire un récit qui semble cohérent… sans être historiquement exact.
Cela a notamment conduit, dans les années 1990, à des dérives importantes autour des “souvenirs retrouvés”, où certaines personnes en sont venues à croire à des événements graves qui n’avaient jamais eu lieu, simplement parce que leur cerveau avait produit une explication émotionnellement plausible.
Faut-il alors douter de tous ses souvenirs ?
Non, et ce n’est pas le but. La grande majorité de nos souvenirs sont globalement fiables dans leur structure générale. Mais il est utile de garder à l’esprit qu’ils ne sont pas parfaits, qu’ils peuvent être influencés, ajustés, réinterprétés.
Ce n’est pas un défaut. C’est une caractéristique du fonctionnement humain.
Et en thérapie, qu’est-ce qui compte vraiment ?
La question n’est pas toujours de savoir si un souvenir est parfaitement fidèle à la réalité historique. La question est plutôt : qu’est-ce que cette expérience provoque aujourd’hui ?
Une émotion est réelle, même si l’histoire qui l’accompagne est partiellement reconstruite. Une peur, une tristesse, une colère ont un impact concret dans le présent, indépendamment de la précision du souvenir qui les soutient.
C’est pour cela que certaines approches, notamment l'hypnothérapie que je pratique dans mes cabinets, ne cherchent pas à valider ou invalider un souvenir, mais à travailler directement sur l’expérience émotionnelle.
Et si le plus important n’était pas le passé, mais le présent ?
Plutôt que de chercher à reconstituer parfaitement une histoire passée parfois inaccessible, il peut être plus utile de comprendre ce qui se joue ici et maintenant. Comment une émotion se manifeste, comment elle s’entretient, comment elle peut évoluer.
Parce qu’au fond, ce n’est pas la précision du souvenir qui détermine le changement. C’est la manière dont on vit, aujourd’hui, ce que l’on croit être vrai.
Et c’est là que le travail peut réellement commencer.
Michaël Servage



Très instructif !merci