
Stimulation bilatérale
Quand le corps réagit encore, même lorsque l’on sait que c’est terminé
Il y a des souvenirs auxquels nous pouvons penser sans difficulté. Nous savons qu’ils ont compté, qu’ils ont parfois été douloureux, mais ils appartiennent au passé. Nous pouvons les raconter sans avoir l’impression de les revivre.
Et puis il y en a d’autres.
Une image revient et le ventre se serre. Une situation rappelle quelque chose et le cœur accélère. Une pensée suffit à faire monter l’anxiété, la colère ou la tristesse. Parfois même, nous savons parfaitement, rationnellement, que le danger n’existe plus, que la situation est terminée ou que notre réaction semble disproportionnée… mais le corps, lui, continue de réagir.
C’est l’une des particularités de nos émotions : comprendre ce que l’on ressent ne suffit pas toujours à modifier ce que l’on ressent.
Dans certaines situations, j’intègre donc à l’accompagnement des techniques de stimulation bilatérale, afin de travailler simultanément avec l’attention, les perceptions sensorielles, les sensations corporelles et l’expérience émotionnelle.

Qu’est-ce que la stimulation bilatérale ?
Le principe est relativement simple: Pendant que la personne porte momentanément son attention sur une émotion, un souvenir, une image, une pensée ou une sensation corporelle, une autre stimulation vient mobiliser son attention de manière rythmée et généralement alternée.
Cette stimulation peut être visuelle, en suivant des yeux un stimulus qui se déplace d’un côté à l’autre. Elle peut être auditive, grâce à des sons alternés entre l’oreille gauche et l’oreille droite. Elle peut également être tactile, à l’aide de petites impulsions ou vibrations ressenties alternativement dans les mains.
La personne se retrouve ainsi dans une situation particulière : une partie de son attention reste en contact avec ce qu’elle souhaite travailler, tandis qu’une autre est sollicitée par la stimulation.
C’est ce que l’on appelle notamment un processus de double attention.
Quand le cerveau doit faire deux choses à la fois
Pour comprendre l’intérêt de cette approche, il faut oublier l’image d’un souvenir enregistré quelque part dans le cerveau comme un fichier que l’on ouvrirait chaque fois que l’on souhaite le consulter.
Un souvenir est beaucoup plus dynamique. Lorsque nous nous rappelons un événement, notre cerveau reconstruit une expérience à partir d’images, de pensées, de sensations corporelles, d’émotions et d’associations.
Cette activité sollicite notamment notre mémoire de travail, le système qui nous permet de maintenir momentanément certaines informations à l’esprit et de travailler avec elles.
Or ses ressources sont limitées.
Lorsqu’une personne maintient une représentation émotionnelle à l’esprit tout en devant simultanément suivre une stimulation, ces différentes tâches doivent se partager une partie de nos ressources attentionnelles et cognitives.
Plusieurs travaux expérimentaux ont montré que ce type de double tâche peut alors réduire la vivacité de certaines représentations mentales et diminuer leur intensité émotionnelle.
Le souvenir n’est pas supprimé et l’objectif n’est pas de faire oublier ce qui s’est passé. Ce qui peut évoluer, c’est la manière dont ce souvenir est ressenti lorsqu’il revient à l’esprit.
Et cette différence peut être considérable.
Voir, entendre, ressentir
L’un des intérêts de la stimulation bilatérale est de pouvoir utiliser différentes voies sensorielles.
Avec la stimulation visuelle, les yeux suivent un mouvement pendant que l’attention reste également engagée dans le travail thérapeutique. Avec la stimulation auditive, des sons alternés sollicitent l’écoute et l’orientation de l’attention. Avec la stimulation tactile, de petites impulsions ressenties dans les mains ajoutent une dimension corporelle particulièrement intéressante lorsque l’émotion s’exprime fortement à travers les sensations physiques.
Ces différentes modalités permettent surtout d’adapter le travail à la personne.
Certaines sont davantage sensibles aux images, d’autres aux sons ou aux sensations corporelles. Il est alors possible de modifier la stimulation, son rythme et la manière dont elle est intégrée au travail thérapeutique en fonction de ce qui se passe pendant la séance.
L’objectif n’est donc pas simplement de « faire bouger les yeux de gauche à droite », mais de créer une situation dans laquelle attention, mémoire, perceptions sensorielles et expérience émotionnelle peuvent être mobilisées simultanément.
Quand l’intensité commence à diminuer
En séance, le travail peut commencer par une image, un souvenir, une peur, une pensée ou simplement une sensation physique associée à une émotion.
Nous pouvons en évaluer l’intensité, introduire une stimulation pendant un moment, puis observer ce qui évolue.
Parfois l’image devient moins nette ou semble plus éloignée. Une sensation physique diminue ou se déplace. Une pensée qui paraissait omniprésente perd progressivement de son importance. De nouvelles associations peuvent apparaître et, dans certains cas, la personne constate simplement que ce qui provoquait quelques minutes auparavant une réaction importante semble désormais beaucoup plus calme. C’est cette évolution qui nous intéresse.
La stimulation bilatérale peut ainsi constituer un outil intéressant lorsqu’une émotion semble rester particulièrement intense, lorsqu’un souvenir continue à provoquer une réaction importante ou lorsqu’il existe un décalage entre ce que la personne sait rationnellement et ce qu’elle continue à ressentir émotionnellement.
Un outil intégré à l’accompagnement thérapeutique
La stimulation bilatérale est notamment connue pour son utilisation dans l’EMDR. Je ne pratique pas le protocole EMDR en tant que tel : j’intègre, lorsque cela me paraît pertinent, différentes formes de stimulation sensorielle et de double attention à mon propre travail thérapeutique et hypnotique.
Car la stimulation n’est pas une thérapie à elle seule.
Son intérêt dépend de ce que nous travaillons, du moment auquel elle est utilisée, de l’intensité émotionnelle présente et surtout de la manière dont elle s’intègre dans l’ensemble de l’accompagnement.
Je peux ainsi l’associer à l’hypnose, à l’imagerie mentale, à la respiration, au travail sur les sensations corporelles ou à d’autres techniques de régulation émotionnelle.
La recherche continue d’explorer les mécanismes précis impliqués dans ces phénomènes, mais plusieurs travaux expérimentaux soutiennent notamment le rôle de la double attention et de la sollicitation de la mémoire de travail dans la diminution de la vivacité et de la charge émotionnelle de certaines représentations.
L’intérêt reste finalement très concret : disposer d’une voie supplémentaire lorsque parler, comprendre et raisonner ne suffisent pas à faire évoluer ce que l’on ressent.
Et si le souvenir pouvait rester, sans conserver la même intensité ?
L’objectif d’un accompagnement n’est pas d’effacer une partie de votre histoire.
Ce que vous avez vécu a existé. Certains événements resteront importants et certains souvenirs ne deviendront jamais agréables simplement parce que nous avons travaillé dessus.
Mais il existe une différence considérable entre se souvenir d’un événement et continuer à réagir chaque fois que l’on s’en souvient.
Pouvoir retrouver une image sans ressentir immédiatement la même tension. Penser à une situation sans que l’émotion prenne toute la place. Savoir qu’un événement appartient à son histoire sans avoir l’impression que le corps doit encore s’en protéger aujourd’hui.
C’est dans cette perspective que la stimulation bilatérale peut trouver sa place dans l’accompagnement : non pas pour oublier ce qui s’est passé, mais pour aider progressivement ce qui appartient au passé à être ressenti davantage comme appartenant au passé.