Le danger de l’étiquette : quand le diagnostic médicalise notre identité
- Michaël SERVAGE

- 13 juil.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours

« Qu’est-ce que j’ai ? »
C’est la question réflexe, presque viscérale, qui surgit dès que notre machine interne s'enraye. Pourquoi cette anxiété chronique ? Pourquoi ce sommeil en miettes ? Pourquoi cette fatigue qui ne cède à aucun repos ?
Cette quête du quoi est l'un des plus grands moteurs de la médecine moderne. Isoler un virus, identifier une bactérie ou mesurer un biomarqueur permet d'appliquer le protocole scientifique le plus efficace. En médecine allopathique, cette démarche est indispensable. Mais dès que l'on bascule dans le champ de la psychologie et de la santé mentale, le quoi se transforme insidieusement en un pourquoi existentiel. Et c'est là que le piège de l'étiquette se referme.
Avant d'analyser cette dérive, posons une frontière thérapeutique claire : les diagnostics sont nécessaires. Dès que la souffrance altère le quotidien, il faut consulter un médecin, un psychiatre ou un professionnel qualifié capable de poser une évaluation objective. Le problème n'est pas l'outil diagnostique en soi. Le problème réside dans ce que notre psyché et notre société font de cette étiquette une fois qu’elle est collée.
Être ou Avoir : la grammaire de l'enfermement
Le langage ne fait pas que décrire notre réalité, il la structure. Il y a une différence neuro-cognitive fondamentale entre le verbe avoir et le verbe être.
Si vous dites « J’ai une migraine », vous décrivez un état transitoire. L’événement est distinct de vous ; il arrive, culmine, puis s'efface. Si vous commencez à dire « Je suis migraineux », vous intégrez le trouble dans votre ontologie, votre nature profonde.
C’est le principe de l'essentialisme linguistique. Prenons une métaphore moderne : posséder un iPhone signifie simplement que vous utilisez un outil technologique à un moment T, avec la liberté d'en changer. Mais si vous vous définissez comme « Apple » ou « Pro-Apple », le biais de confirmation s'active. Votre identité se lie à la marque, rendant toute rupture ou critique cognitivement douloureuse.
En psychologie, c'est exactement la même mécanique. Dire « Je suis borderline », « Je suis dépressif » ou « Je suis anxieux », c'est incarner le trouble. Et il est infiniment plus difficile de se désincarner d’un trait que l'on a fini par s'approprier comme une vérité d'état.
L'auto-disculpation et l'expropriation du pouvoir d'action
Cette incarnation par le verbe être offre un soulagement immédiat : l'auto-disculpation. Si le trouble est une maladie mécanique externe, alors « Ce n’est pas de ma faute, je n’y peux rien ». Loin de moi l’idée d’accabler quiconque : personne ne choisit délibérément de sombrer dans la dépression ou de souffrir d'obésité. La souffrance est réelle, documentée et biochimiquement mesurable.
Prenons précisément ces deux exemples : la dépression et l'obésité. Toutes deux ont été intégrées à juste titre dans la nosographie médicale comme des maladies. Les bouleversements cellulaires, les dérégulations des hormones de la satiété comme la leptine, ou les déséquilibres des neurotransmetteurs sont scientifiquement validés.
Pourtant, traiter ces problématiques sous un angle purement allopathique, sur le modèle linéaire « une bactérie = un antibiotique », est une erreur clinique majeure. Il n'existe pas d'antibiotique pour la dépression, ni de pilule miracle pour l'obésité. Ce ne sont pas des pathologies purement mécaniques ; ce sont des syndromes multifactoriels et systémiques.
En labellisant ces états comme des fatalités biologiques externes, on induit ce que les psychologues appellent l'impuissance apprise (le concept de Martin Seligman). Si la cause est entièrement extérieure, le patient transfère son locus de contrôle à l'extérieur de lui-même. Il attend le traitement, le médicament, la solution passive, en mettant de côté tout ce qu'il pourrait concrètement ajuster dans son hygiène de vie, ses interactions, ses comportements et son écologie quotidienne pour modifier le système.
L'industrie du diagnostic à la va-vite
Ce danger est exacerbé par la réalité du terrain médical. Un médecin généraliste, malgré toute sa compétence, dispose rarement du temps nécessaire pour explorer la complexité d'une psyché en crise lors d'une consultation de routine.
Je l'ai observé de très près dans la vie privée. Après une semaine de surcharge extrême, ma compagne s'est retrouvée épuisée, incapable de trouver l'énergie de se lever. Un épuisement situationnel évident. En un quart d'heure de consultation, le généraliste a posé le mot « dépression » et rédigé une ordonnance d'antidépresseurs.
Ce genre de diagnostic à la volée peut enterrer un individu. Il valide scientifiquement l'idée d'une panne biologique interne là où il n'y a parfois qu'un système saturé qui demande une pause.
On observe exactement la même dérive sociétale avec les acronymes à la mode : TDAH, HPI, et tant d'autres. Des étiquettes parfois distribuées sans bilans neuropsychologiques rigoureux, qui enferment les enfants dans des cases immuables et confortent les parents dans des grilles de lecture rigides qui bloquent les ajustements éducatifs.
La médicalisation de l'identité sur les réseaux sociaux
Nous vivons une époque paradoxale où les identités s'uniformisent sous l'effet des algorithmes et des sociétés. Pour se démarquer dans un monde de plus en plus plat, on assiste à une véritable médicalisation de l'identité.
Il suffit de parcourir les profils sur les réseaux sociaux pour voir des individus arborer leurs diagnostics comme des bannières ou des traits de personnalité indiscutables (« TDAH / Borderline / dépressif chronique »). Le trouble n’est plus une situation clinique à traiter, il devient une communauté à rejoindre, une culture à défendre. Le diagnostic quitte le champ médical pour devenir un marqueur social. Or, faire d'un dérèglement temporaire ou d'une stratégie de défense la clé de voûte de son identité, c'est s'interdire structurellement d'évoluer.
Tout est stratégie : laisser la porte ouverte
Pour un thérapeute pragmatique, rien n'est fondamentalement un « défaut » ou une « anomalie ». La psyché, le corps et le système nerveux ne commettent pas d'erreurs gratuites : ils cherchent l'allostasie, le maintien de l'équilibre par le changement.
Ce que la médecine nomme un trouble est souvent la seule stratégie d'adaptation que votre système nerveux a trouvée à un moment donné pour survivre à un stress, un traumatisme ou un environnement dysfonctionnelle. L'anxiété est une stratégie de vigilance hyper-activée pour anticiper le danger ; le repli dépressif peut être une stratégie de mise en veille forcée d'un organisme en surchauffe.
Reconnaître le quoi via un diagnostic est utile pour s'orienter, mais cela ne doit jamais être le point final. La carte n'est pas le territoire.
Une fois le mot posé, la seule question qui sépare la prison identitaire de la libération est celle-ci : « Dans ce chaos que je ne contrôle pas, quelle est la petite zone de variables sur laquelle j'ai encore le pouvoir d'agir aujourd'hui ? »
Le diagnostic décrit où vous êtes arrêté à un instant T de votre histoire. Il ne dit jamais qui vous êtes, ni jusqu'où vous pouvez aller. Laissez toujours la porte ouverte au mouvement.
Michaël Servage



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